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10 tableaux et leur époque - chapitre 3

Michel-Ange : Le Jugement Dernier

Emportés dans le tourbillon de la Renaissance avec Michel-Ange, le laisserez-vous bouleverser les convenances en exaltant le corps humain au travers d’une sensualité exacerbée ?

Michel-Ange - Le Jugement DernierRares sont les œuvres d’art que la mémoire collective associe plus étroitement à la notion de génie que les fresques de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine. Vingt-cinq ans après avoir achevé la peinture spectaculaire du plafond de la chapelle papale, le Toscan se voyait confier l’exécution de la fresque monumentale sur la paroi située derrière l’autel. De 1537 à 1541, il a travaillé seul, perché sur un échafaudage, à ce qui est devenu la représentation la plus célèbre de l’apocalypse annoncée dans la Bible: le Jugement Dernier. Le sujet suggère plus qu’aucun autre le tumulte, la colère et l’effroi. Cette fresque, réalisée dans la fièvre d’une inquiétude viscérale, en est l’illustration parfaite.

La Renaissance est pour l’Italie une ère de rayonnement et de renouveau artistiques et intellectuels sans précédent. Mais le lustre des palais romains et des demeures florentines ne doivent pas faire oublier l’autre visage de cette époque dorée: celui des épidémies de peste meurtrières et des guerres incessantes. Car s’il est vrai que les dynasties Médicis, Gonzague, Sforza et consorts – sans même parler du Vatican – soutiennent activement le développement des arts, cela ne les empêche pas de mener en parallèle des batailles sans merci, entre elles ou contre l’étranger. Au XVIème siècle, la plupart de ces conflits ont un caractère religieux : la Réforme protestante vient de s’élever contre l’Eglise Catholique, et l’Europe est déchirée entre ces deux fois antagonistes. L’Eglise romaine, pilier de la civilisation de la Renaissance, est ébranlée. Rome même a été mise à sac dix ans plus tôt par les troupes de Charles Quint. Pour beaucoup de croyants, l’équilibre du monde est menacé. Michel-Ange est manifestement de ceux-là, en proie à des tourments accablants.

Cette fresque, du temps de son auteur, est jugée terriblement indécente. Un essaim de corps nus dans la chapelle du Pape, cela tient du sacrilège pour plusieurs dignitaires de l’Eglise. En outre, plusieurs entorses ont été commises par Michel-Ange aux conventions picturales de représentation du Ciel, des Saints, et du Christ lui-même. Les saints n’ont pas d’auréole, les anges n’ont pas d’ailes. Jésus lui-même n’est plus un prophète rachitique mais un Apollon athlétique et imberbe, envoyant d’un geste les damnés en enfer. De plus, riche de l’éducation humaniste reçue à la cour de Laurent le Magnifique, Michel-Ange sait que l’Homme est au centre de sa destinée, dans un univers à sa mesure. C’est donc sur le corps humain, démis de tous ses artifices, qu’il veut mettre l’emphase : musclés et massifs, convulsés, en souffrance ou en extase, ces hommes et femmes se noient dans le tourbillon de la fin du monde. Un cataclysme impudique auquel l’artiste convie même le paganisme, sous les traits de personnages issus tout droit de la mythologie grecque, tels que le passeur Charon ou le gardien des Enfers Minos. Quand il fait chacun de ces choix, Michel-Ange n’ignore pas qu’il va choquer ses contemporains. A vrai dire, effleurer le blasphème, c’est peut-être le but de son Jugement Dernier : parce que le monde est en crise, l’heure n’est plus à la bienséance ni à la sagesse.

Michel-Ange, qui vit son homosexualité comme un péché digne des pires châtiments, a peur. Ses poèmes témoignent de sa foi sans faille, mais aussi de son désespoir à l’idée d’être jugé par le Seigneur. Sa terreur, sa culpabilité et sa solitude extrême en font l’archétype de l’artiste maudit qui ira même, à la fin de sa vie, jusqu’à regretter d’avoir commis ce Jugement Dernier si peu convenant. Malgré tout, le style de Michel-Ange à l’œuvre dans cette fresque a inspiré des générations de peintres. Ceux qu’on appellera les maniéristes d’abord, qui distordront les corps dans des poses improbables. L’école baroque, plus tard, dont les décors grandioses et flamboyants rappelleront l’extravagance de ce Jugement Dernier. Les Romantiques, enfin, qui ne cesseront de se réclamer du maître florentin dans leur exaltation des souffrances humaines…

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Michel-Ange - Le Jugement Dernier - 1537-1541 - Fresque, 13,70 m x 12,20 m
Vatican, chapelle Sixtine © 2010 Photo Scala, Firenze

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