Err

10 tableaux et leur époque - chapitre 4

Claude Gellée dit "Le Lorrain" : Paysage avec l'arrivée d'Enée dans le Latium

Entrez dans le siècle de Descartes avec Claude Gellée, et voyez comment grâce au naturel si bien ordonné de ses paysages, la science s’invite à revisiter la nature.

Claude Gellée dit Le Lorrain - Paysage avec l'arrivée d'Enée dans le LatiumL’Enéide de Virgile raconte les aventures d’Enée, héros de la guerre de Troie condamné dans sa fuite à parcourir le monde jusqu’à son arrivée sur une terre promise. Le peintre Claude Gellée, Français installé à Rome, s’est inspiré à plusieurs reprises de ce long récit. Ici, c’est l’épisode de l’arrivée d’Enée dans le Latium qu’il représente : le héros débarque sur une terre hospitalière, site de la future Rome, pour demander du renfort en prévision d’une guerre qu’il sait imminente. Le tableau date de 1675, et il a été commandé par un membre d’une grande famille romaine affiliée au pape. Compte tenu du contexte de l’époque il se pourrait qu’il cache, sous ses airs anodins de paysage à vocation décorative, un sens politique ou philosophique digne d’intérêt.

Rome, au XVIIème siècle, est le centre incontesté du monde de l’art. Les fantômes glorieux de l’Antiquité planent encore sur la cité et ses alentours, tandis que le Vatican et sa richesse exercent plus que jamais leur rayonnement et leur attrait. En outre, la campagne romaine offre des paysages boisés d’une beauté rare, propre à attirer les peintres en quête de lumière et d’atmosphères bucoliques. Beaucoup de peintres étrangers, venus de France ou des pays du Nord, se mêlent donc aux artistes locaux pour parcourir le Latium et nourrir leurs toiles de sa beauté champêtre. Claude Gellée – qui signe «Lorrain» comme pour rappeler son origine – est l’un d’eux. Toute sa vie, il n’aura peint que des paysages, s’évertuant à améliorer sans cesse son mode de représentation des arbres, du ciel, des ombres et du soleil. Et même si cette constance lui a souvent été reprochée, il a contribué à faire du paysage un genre autonome, reconnu et apprécié. Illustrant très fidèlement le texte de Virgile, il allie peinture et poésie en élaborant une composition savante, imitant à la fois les peintres du Nord très soucieux de reproduire la réalité et les artistes italiens qui au contraire aiment créer des panoramas totalement imaginaires. Cette colline, cette rivière, ces arbres démesurés et ces ruines en aplomb proviennent directement des observations du peintre sur le terrain, mais il a pris la liberté de les arranger les uns par rapport aux autres, en taille et en situation, pour conférer à l’ensemble l’harmonie et l’effet escomptés. Le paysage et le sens du tableau se confondent, mêlant le fond et la forme exactement comme dans la poésie virgilienne. Il en résulte une peinture douce, sereine et ordonnée, qui n’est pas sans parenté avec le classicisme français de cette époque. Descartes ne nous exhortait-il pas à nous rendre «comme maîtres et possesseurs de la nature»?

L’Italie, à la fin duXVIIème siècle, se tient relativement à l’écart des conflits qui gangrènent le continent. Partout ailleurs, royaumes et empires s’affrontent le plus souvent au nom des églises catholiques et protestantes, même alors qu’en réalité les alliances sont plus politiques que religieuses. La Lorraine, terre natale de l’artiste, a été maintes fois envahie, pillée, saccagée et occupée à cause de sa situation stratégique. Il est difficile d’imaginer que Claude Gellée, exilé volontaire à Rome, soit totalement indifférent au sort de sa patrie et du reste de l’Europe. L’image d’Enée brandissant un rameau d’olivier en signe de paix ne prend-elle pas un sens particulier ? Les nuages qui s’amoncellent dans le ciel représentent-ils les conflits qui ailleurs font rage ? Si rien ne permet de l’affirmer avec certitude, cette lecture de l’œuvre n’est en tout cas pas à exclure…

Les paysages de Claude Gellée, après avoir été prisés pour leur beauté puis critiqués pour leur vacuité philosophique présumée, sont aujourd’hui mis à l’honneur pour leur charme incontestable. Ce qui nous touche par-dessus tout dans l’art du Lorrain, c’est leur universalité et leur intemporalité: la nature idyllique qu’il décrit, référence au mythe originel de la douceur de vivre arcadienne, fait écho en nous comme au XVIIème siècle, et ce quelque soit notre culture.

Aller à la page de présentation du livre >>

Claude Gellée - Paysage avec l’arrivée d’Enée dans le Latium - 1675 - Huile sur toile, 175 x 224 cm
Anglesey Abbey, The Fairhaven Collection (The National Trust) © NTPL/John Hammond

Cliquez ici pour nous envoyer un email

Paiement sécurisé


Déjà client ? Entrez votre e-mail et mot de passe :Première visite ?Enregistrez-vous
Recevez notre lettre d'informations.