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10 tableaux et leur époque - chapitre 6

Francisco de Goya : Saturne dévorant un de ses enfants

Avec Francisco de Goya, passez du côté obscur de la légende napoléonienne et, libéré de la volonté de séduire le public, suivez l’artiste dans une introspection sans concession de l’âme humaine

Francisco de Goya - Saturne dévorant un de ses enfantsC’est dans sa dernière demeure, dans la campagne proche de Madrid, que le vieux Francisco Goya alors septuagénaire réalise entre 1821 et 1823 un ensemble d’une quinzaine de fresques qui rentreront dans l’histoire sous le nom de «peintures noires». Parmi elles, entre d’autres images de violence, de folie ou de sabbats, figure cette image cauchemardesque du dieu Saturne. Conformément à la mythologie grecque, Goya l’a peint en train de dévorer sa progéniture pour empêcher un de ses enfants de le détrôner comme l’a prédit un oracle. Cette fresque très sombre et tourmentée,qui semble rompre avec les portraits princiers et les scènes champêtres auxquels il s’est souvent consacré, est en fait l’aboutissement d’un long travail sur la sauvagerie de la nature humaine. Depuis vingt-cinq ans, dans ses gravures notamment, en marge de sa carrière de peintre de cour, Goya a en effet illustré les pires aspects de la société espagnole, les plus injustes et meurtriers.

L’Espagne des Lumières, celle des «Ilustrados» dont Goya se sent proche, a subi au début du XIXème siècle un conflit tragique dont elle ne se relèvera jamais tout à fait : l’occupation napoléonienne. De 1808 à 1812, les troupes impériales et les résistants républicains se sont affrontés sur le sol ibérique dans une guérilla sans merci, sanglante et dévastatrice. Vingt ans après, Napoléon déchu, les plaies sont encore ouvertes et le pays toujours divisé, entre les partisans d’une monarchie autoritaire et les défenseurs des idées libérales. Mais dans les campagnes, loin des centres de décisions et des cercles de réflexion politiques, plus loin encore de la philosophie des Ilustrados qui tiennent la Raison pour seule garante du progrès, c’est un autre combat qui fait rage : celui de l’Eglise catholique et de l’Inquisition contre toutes les formes de croyances ésotériques, des diseuses de bonne aventure aux adeptes des rituels sataniques.

Dans ce contexte, la référence au sinistre dieu Saturne semble prendre des sens multiples, qui dépassent de loin le simple clin d’œil à l’Antiquité gréco-romaine. Est-ce l’expression de l’angoisse d’un vieillard isolé par la surdité au crépuscule de sa vie ? Celle de la rage d’un homme qui a assisté aux pires atrocités de la guerre ? Est-ce une représentation a posteriori de l’ogre napoléonien ? Une métaphore de la Monarchie qui dévore l’idéal républicain ? Peut-être est-ce en réalité tout cela en même temps : ce Saturne incarnerait alors le Mal suprême qui gangrène le monde et les hommes. Ce Mal qui est la négation de la Raison sur laquelle toute société humaine devrait être bâtie. Ce même Mal qu’on retrouve chez les sorcières, les sauvages et les monstres. Saturne, après tout, n’a-t-il pas été assimilé dès le Moyen-Âge à la figure de Satan?

Alors que le paysage artistique du début du XIXème siècle est largement dominé par l’ordre clair, précis et mesuré du Néo-classicisme, Goya n’hésite pas à adopter une touche libre et lâche, optant pour des tons résolument sombres qui plongent le monstre dans une pénombre épaisse. En cela il annonce clairement l’avènement du Romantisme, avec l’exaltation de la peine, l’esthétisation de l’effroi et le recours au fantastique. Goya souffre, c’est évident, mais de cette souffrance inspiratrice des artistes qu’on nomme mélancolie, et dont l’astre – est-ce un hasard ? – est la planète Saturne ! Mais surtout, ce qui fait de cette fresque et des autres peintures noires des œuvres à part, c’est que Goya les a peintes sans perspective d’exposition. Il les a réalisées chez lui, directement à même les murs, alors qu’il n’avait aucune raison d’imaginer qu’un jour elles seraient transférées sur toiles et conservées dans le plus célèbre musée madrilène. Cette démarche totalement désintéressée, qui ressemble fort à un exorcisme, ancre ce Saturne dans une logique extrêmement moderne, loin de la tradition des artistes répondant à des commandes de clients nobles ou fortunés.

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Francisco de Goya y Lucientes - Saturne dévorant un de ses enfants - 1821-1823
Peinture murale transférée sur toile, 146 x 83 cm - Madrid, Prado © 2010. Photo Scala, Florence
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