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10 tableaux et leur époque - chapitre 8

Pablo Picasso : Les Demoiselles d'Avignon

Etourdissez-vous dans le Paris de la belle époque, et laissez-vous convaincre par Pablo Picasso qui met fin à l’hégémonie du beau et affirme la suprématie de l’intellect sur la perception.

Pablo Picasso - Les Demoiselles d'AvignonPeu d’artistes, dans toute l’histoire de la peinture, auront trahi autant de conventions que Pablo Picasso en peignant ces Demoiselles d’Avignon, en 1907. Le jeune Espagnol, réfugié au Bateau-Lavoir à Montmartre, ne manque ni d’ambition ni d’audace. Il n’a pas encore l’aura que ses années de succès lui confèreront : pour l’instant, il n’est qu’un jeune immigré andalou plongé dans l’émulation du Paris de la Belle Epoque, empli du désir de s’écrire un destin d’artiste hors du commun. Car ce qu’il veut, c’est faire voler en éclats toutes les règles de l’art traditionnel pour inventer une autre façon de représenter le monde. Ce tableau, qui compte parmi les œuvres les plus novatrices du XXème siècle, témoigne de son talent visionnaire et de son irrévérence féconde. Un choc qui, d’ailleurs, lui vaudra la haine de nombre de ses contemporains.

Sous la IIIème République, le pays gouverné de main de fer par Clémenceau, a soif d’exotisme, d’évasion et de sensations fortes. Tandis que l’électricité, la radio et l’avion ont transformé la vie des Français, certains découvrent avec fascination les cultures des colonies qui font l’objet d’expositions spectaculaires. D’autres, à Paris notamment, se plaisent à se divertir au théâtre ou à s’encanailler dans des cabarets licencieux. Le monde change rapidement, en même temps que les mœurs et les modes. Les artistes sont sensibles à ce tumulte : depuis la fin du XIXème siècle, les courants picturaux se succèdent et se multiplient, de l’Art Nouveau au Fauvisme en passant par le Néo-impressionnisme et le Primitivisme. L’heure est à la rupture, et à l’exploration de territoires nouveaux.

Picasso, lui, ne veut pas mettre ses pas dans ceux de ses aînés ou de ses confrères même les plus talentueux. Sûr de son potentiel, il cherche à bousculer le monde de l’art de façon radicale et définitive, en créant une peinture qui serait comme un formidable coup de poing. Tout, dans ces Demoiselles d’Avignon, répond à cet objectif. Le thème, d’abord, est iconoclaste à souhait : il s’agit non pas de jeunes Provençales, mais de prostituées d’une rue chaude de Barcelone appelée «Carrer Avinyo». La façon dont il est traité, ensuite, est tout à fait anticonformiste : l’anatomie n’est pas respectée, la perspective est inexistante, et le résultat est aux antipodes de l’idée de beauté. Cependant, Picasso sait que la rupture pour la rupture n’est guère fertile à terme. En connaisseur de l’histoire de l’art et en admirateur des grands maîtres de la peinture, il s’inspire pour sa composition d’œuvres de Raphaël, Le Gréco, Goya et Ingres… Ces clins d’œil subtils, gage d’assimilation des leçons des anciens, l’inscrivent lui-même, Picasso, dans une lignée d’artistes au génie avéré. D’un autre côté, sensible lui aussi à l’attrait des colonies, il dote ses figures de visages qui rappellent autant des masques tribaux africains que des statuettes d’art ibérique primitif. En choisissant deux sources d’inspiration qui échappent à la culture occidentale, il se donne toutes les chances de se démarquer de ses prédécesseurs. Enfin, non content d’accomplir une révolution formelle, il dote ses Demoiselles d’Avignon d’une dimension philosophique capitale. Car ces jeunes femmes, au corps torturé et au regard halluciné, sont peut-être pour lui une image de la mort ou de la maladie, un «memento mori» associant le sexe et la mort comme le peintre le fera dans la quasi-totalité de son œuvre.

Avec ce tableau majeur de l’histoire de l’art, Picasso ne fait pas que jeter un pavé dans la mare. Il invente de fait une manière inédite de rendre compte de la réalité. La forme, sur la toile, n’est plus sujette à une obligation de mimesis, de ressemblance avec le réel : elle se libère pour devenir l’expression d’un concept, et non plus d’une perception. En cela, cette œuvre annonce l’avènement du cubisme qui rendra Picasso célèbre et qui, surtout, ouvrira un champ de possibles infini aux avant-gardes du XXème siècle.

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Pablo Picasso - Les demoiselles d’Avignon - 1907 - Huile sur toile, 244 x 234 cm.
New York, Museum of Modern Art (MOMA)
© 2010. Digital image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence © Succession Picasso 2010
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