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10 tableaux et leur époque - chapitre 9

Jackson Pollock : Number 1, 1948

Découvrez comment, en pleine guerre froide, l’Amérique s’appuie sur l’art explosif de Jackson Pollock pour célébrer ses valeurs libérales et devenir le centre du monde de l’art.

Jackson Pollock - Number 1, 1948Big Bang, explosion, chaos… les analogies ne manquent pas pour décrire ce qu’inspirent ces entrelacs confus de lignes blanches, noires et ocre. Mais avant tout, il s’agit de l’un des tableaux les plus connus de l’Américain Jackson Pollock, figure majeure d’un courant justement baptisé «Expressionnisme abstrait». Réalisée en 1948 comme l’indique son titre, cette œuvre illustre la technique très originale du «dripping» mise au point par l’artiste l’année précédente, qui consiste à faire couler de la peinture sur une toile étendue sur le sol à l’aide d’un bâton, d’une brosse ou d’un pot percé. Loin d’être un jeu d’enfant, cette pratique exige – dixit Pollock – à la fois une grande maîtrise plastique de la peinture et un investissement physique intégral de la part de l’artiste. Surtout, elle permet de produire des œuvres abstraites spectaculaires et dynamiques, qui portent en elles une énergie incontestable.

L’Amérique de 1948, c’est la première puissance mondiale, sortie triomphante de la guerre, et sur le point de mettre la main – économiquement parlant – sur une grande partie de l’Europe. Si son armée a mis un terme au projet hitlérien, elle a aussi utilisé la bombe nucléaire et exterminé des dizaines de milliers de civils. Les Etats-Unis sont au cœur d’un monde en crise, et d’autant plus résolus à lui servir de phare que cela leur assurerait une hégémonie quasi planétaire sur bien des plans. Pour damer le pion à l’URSS, qui prétend elle aussi au contrôle de l’Europe, les dirigeants américains veulent montrer à l’Occident entier que les idées libérales qu’ils défendent sont un gage de prospérité. La culture évidemment, du jazz au cinéma hollywoodien, est arme essentielle dans la Guerre Froide… et les arts plastiques, bien que moins populaires, n’échappent pas à cette stratégie. Preuve en est que les autorités américaines, après la guerre, encouragent par tous les moyens – y compris fiscaux – l’achat d’œuvres made in USA : si l’Amérique devient le centre du monde de l’art, il lui sera d’autant plus facile d’exporter ses valeurs et d’asseoir sa supériorité dans tous les domaines.

Jackson Pollock, alcoolique notoire, ne se mêle pas de politique. En revanche, il est convaincu que l’époque de la bombe atomique ne peut pas être représentée par les moyens traditionnels figuratifs : à l’ère de la désintégration doit répondre une esthétique adéquate, déployée sur des toiles de grand format dans une débauche d’énergie manifeste. Son «action painting» reflète à sa manière le monde d’après Hiroshima. D’autres considérations, plus ou moins personnelles, viennent nourrir sa démarche. Son intérêt pour les pratiques rituelles des Indiens d’Amérique, pour le shamanisme, pour la nature, pour la psychanalyse jungienne et pour la peinture muraliste mexicaine participent de son art. Et ces ingrédients sont réunis dans une telle recherche de perfection, de précision et d’absolu que l’artiste, évidemment, se révolte contre ceux qui l’accusent de laisser faire le hasard. Sa pratique du dripping est un équilibre subtil et contrôlé, entre une maîtrise de soi absolue et un abandon nécessaire à l’acte créatif. Et cela n’a rien à voir, se défend-il, avec le hasard.

Quoi qu’il en soit, la peinture de Pollock va devenir un emblème des idées de liberté prônée par l’Amérique. Car ses toiles fougueuses qui poussent l’abstraction jusqu’à un point extrême illustrent parfaitement, de façon imagée, la force et la puissance des valeurs libérales. Présentées dans les plus grandes manifestations artistiques d’Europe, elles seront donc instrumentalisées, sciemment ou non, au profit de la politique culturelle américaine. Pourtant, Pollock n’a rien d’un militant grégaire et prosélyte. Solitaire, alcoolique, obsédé par son art et son art seul, il laissera dans l’histoire l’image d’un peintre maudit et malheureux. Il est néanmoins à l’origine de l’une des plus grandes révolutions picturales de son siècle, qui fera des émules sur plusieurs générations d’artistes.

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Jackson Pollock - Number 1, 1948 - Huile sur toile, 173 x 264 cm. New York, Museum of Modern Art (MOMA)
© 2010. Digital image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence © Adagp, Paris 2010
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